Interview

Samim AKGÖNÜL
Monsieur Samim AKGÖNÜL, Maître de conférences à l’Université Marc Bloch à Strasbourg

Docteur en histoire et en sciences politiques, Samim Akgönül est Maître de conférences à l'Université Marc Bloch de Strasbourg et chercheur au laboratoire « Politique, religion, institutions, sociétés : mutations européennes » du Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Il est spécialiste pour la question des minorités religieuses en Turquie et en Europe et répond à nos questions sur l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne.
Samim Akgönül

Q: Les Européens semblent se poser beaucoup de questions sur l’élargissement de l’Union européenne et la Turquie. Quels sont, selon vous, les principaux avantages de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ?
R: Avant tout, il faut dire que chaque fois qu’il y a eu un élargissement d’une institution européenne, que ce soit les Communautés européennes ou l’Union européenne, il y a eu des débats énormes dans les pays qui étaient déjà membres et dans les pays qui étaient candidats. Il suffit de penser à l’élargissement vers la Grande Bretagne qui ne s’est pas fait facilement, celui vers l’Espagne et le Portugal ou bien entendu vers les pays de l’Est, donc de l’ex-bloc soviétique. Vous voyez donc que les débats sont normaux, il y en aura toujours et il y en a toujours. Et il ne faut pas se « leurrer », parce que le même type de débats existe dans les pays candidats et dans les pays membres.

Deuxièmement, la question des avantages dépend de quel coté on regarde. Du coté de l’Union européenne, l’élargissement vers une Turquie d’à peu près 75 millions d’habitants, une puissance régionale, une puissance économique montante avec une croissance économique assez forte, l’Europe et l’Union européenne pour son avenir. Voilà donc un avantage.
L’avantage pour la Turquie sera l’achèvement de son ancrage vers l’occident, un projet civilisationnel qui dure depuis 150 ans à peu près, et donc une alliance forte et finie finalement avec l’Europe occidentale. Cela est le but et le projet civilisationnel des Turcs.

Des deux cotés, il y aura donc des avantages, mais des deux cotés, il faudra des concessions aussi, parce qu’effectivement, la candidature de la Turquie pose une question à l’Union européenne sur ce qu’est l’européanité et pose une question aussi à la Turquie sur ce qu’est la turcité. Mais l’avantage est que la Turquie est une puissance régionale, voire mondiale qui aura un regard vers l’ensemble des affaires du monde et de la région bien entendu allant jusqu’en Asie Centrale.
Q: Pensez-vous qu’il y ait aussi des risques d’une adhésion de la Turquie à l’Union européenne ?
R: Cela dépend aussi de quel coté on se place et si on peut vraiment parler de risques. En tout cas, l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne sera à mon sens la fin d’un des projets européens, qui est les Etats-Unis d’Europe, dans le sens où l’Europe pourrait ressembler aux Etats-Unis d’Amérique, c’est-à-dire une fédération ou une confédération d’Etats avec une puissance centrale forte qui serait la Commission européenne et avec une politique étrangère commune, une politique économique commune etc. La Turquie qui est très soucieuse de sa souveraineté, d’ailleurs c’est les débats qui sont actuellement en cours en Turquie, mais aussi d’autres pays qui sont déjà membres de l’Union européenne, la Grande-Bretagne par exemple qui est totalement opposée à cette idée des Etats-Unis d’Europe. Avec le soutien de la Turquie, mais aussi d’autres pays, la Grande-Bretagne ou la Pologne par exemple, à mon avis cette idée des Etats-Unis d’Europe sera une perspective peu envisageable. Donc cela peut être perçu comme un inconvénient par les membres de l’Union européenne et les opinions publiques européennes, en tout cas par les non-souverainistes dans l’Union européenne. Prenons le cas du parti centriste en France, le parti de François Bayrou, qui défend cette idée d’une fédération des Etats européens. C’est pour cela que ce parti est contre l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.

Il peut y avoir un risque également pour la Turquie du point de vue géopolitique, à savoir que le fait d’être exclusivement dans l’Union européenne peut s’apparenter à couper des liens avec d’autres régions avec lesquelles la Turquie a des liens historiques, civilisationnels ou culturels. Je pense au Proche Orient, je pense à l’Asie Centrale avec laquelle la Turquie entretient des rapports très proches, et je pense au reste du monde musulman etc.
Donc cela peut être un risque également, mais ces risques seront compensés par ce projet civilisationnel commun finalement à l’Europe et à la Turquie de pouvoir construire une puissance forte.
Q: L’adhésion turque pose donc beaucoup de questions aux Européens. Mais ne pose t’elle pas aussi des questions aux Turcs ?
R: C’est très dynamique et très changeant. Cela dépend du discours interne dominant en Turquie et cela dépend également de l’attitude des institutions européennes et des opinions publiques européennes. Effectivement, pendant très longtemps, à partir de la demande de candidature à la Communauté européenne et ensuite à l’Union européenne, en Turquie, il y avait un soutien à cette adhésion de l’ordre de 70 % à peu près, parce que cette adhésion était vue par les Turcs comme l’achèvement de ce projet civilisationnel. Les Turcs se voient européens, il n’y a pas de discussion là-dessus, mais en même temps il y a un fort sentiment d’altérité vis-à-vis des Européens, même si cela est paradoxal. Donc cette adhésion était vue comme l’achèvement d’un projet civilisationnel, mais aussi comme des intérêts financiers et économiques, plus de prospérité etc. A partir du moment où, en 1999, la candidature turque a été officialisée et à partir du moment où l’Union européenne a demandé, a exigé des choses de la Turquie que l’opinion publique considère comme double poids double mesure, dans la mesure où le même discours n’a pas été tenu pour les autres pays candidats, dans l’opinion publique turque il y a eu un sentiment, il faut le dire, d’humiliation. Et à partir de ce sentiment d’humiliation de cette nation qui a sa fierté et de ce sentiment de ne pas être traité de la même manière que les autres candidats, au fur et à mesure, le soutien à l’adhésion à l’Union européenne a diminué. Le partage de souveraineté est devenu un débat extrêmement brûlant en Turquie et il y a des milieux souverainistes qui ne peuvent accepter ce partage de souveraineté avec les institutions européennes et aujourd’hui les sondages montrent que le soutien est descendu jusqu’à 45 %. Donc les eurosceptiques, si j’ose dire, en Turquie ont augmenté et sont en majorité.
Il y a une autre raison pour cela : Le gouvernement actuel, de 2002 à 2004, a tenu un discours très pro-européen, peu nationaliste, peu souverainiste, mais a vu que l’opinion publique était très dérangée par les attitudes européennes. Le gouvernement a donc également abandonné ce discours depuis 2004, et a commencé à tenir des discours plus souverainistes et plus nationalistes, ce qui a confirmé l’opinion publique en quelque sorte dans ses convictions.

Aujourd’hui, si on fait un référendum en Turquie pour ou contre l’adhésion à l’Union européenne, je crois qu’il n’y aura pas une grande majorité qui y serait favorable. Mais les opinions publiques changent très rapidement. En Espagne, les élections étaient gagnées en 24 heures, en 24 heures les sondages ont changé de direction. Donc, en Turquie également, si on explique bien les avantages et ce projet civilisationnel, je suis sûr que l’opinion publique comprendra les intérêts de la Turquie à intégrer l’Union européenne. Mais encore une fois, du point de vue de l’Union européenne, on a l’impression qu’il y a ces hordes de Turcs au nombre de 75 millions qui meurent d’envie d’intégrer l’Union européenne. Cela n’est pas le cas du tout, nous en sommes même très loin.
Q: Quels progrès la Turquie a-t-elle déjà réalisés en vue de son adhésion à l’Union européenne et quels progrès reste-t-il à faire ?
R: Il y a deux types d’exigences pour l’adhésion à l’Union européenne depuis le Traité de Maastricht, mais surtout depuis ce que l’on appelle les critères de Copenhague. Ce sont d’une part les critères politiques et démocratiques et d’autre part les critères économiques. Les critères économiques ont été effectivement remplis. Les critères politiques également, mais avec quelques nuances que je vais essayer de vous expliquer.

Pour les critères économiques, effectivement aujourd’hui la Turquie a une économie et une croissance fortes, il existe bien entendu toujours des fragilités de l’économie turque très ouverte aux crises internationales, mais cela est le cas pour toutes les économies. Aujourd’hui par exemple c’est l’Italie qui vit cette crise économique que d’autres pays peuvent vivre.
Pour les critères politiques, les critères de Copenhague ont été remplis également, mais cela du point de vue législatif. C’est-à-dire que les lois ont pu être réformées, amendées et changées avec plusieurs paquets de réformes, mais les problèmes persistent quant à l’application de ces lois et au fait que ces nouvelles lois entrent au cœur même de la population turque. Il y a un grand sociologue français qui dit qu’on ne peut changer la société par décrets. Et, effectivement, le changement d’une loi ne suffit pas pour changer les attitudes du corps judiciaire par exemple. Donc il y a eu de grands progrès qui ont été réalisés grâce à la perspective européenne, comme l’abolition de la peine de mort, ce qui est une chose extraordinaire, car cette peine de mort, qui n’était pas appliquée depuis 1983 mais qui existait toujours dans les lois, n’existe plus. Le retrait de l’ensemble des membres militaires des corps de l’Etat, des tribunaux et des hautes institutions étatiques est un progrès qui a été réalisé grâce à la perspective européenne.

Mais il existe d’autres progrès à faire, notamment dans la représentation politique de la population au sein des institutions centrales, notamment par rapport au poids et le pouvoir du militaire qui est toujours vu comme garant de la République et du régime. Il existe également des progrès à faire dans la liberté d’expression, mais la loi qui change ne règlera rien, tant que les Turcs, l’opinion publique turque n’aura pas de certitude que leur identité et leur régime ne soient pas en danger. Cette certitude doit être donnée à l’opinion publique.

Il reste donc des progrès, non dans le domaine législatif, mais dans le domaine du changement de mentalité, du changement de l’opinion publique et de la digestion par l’ensemble de la population turque de ces valeurs dites « européennes ». Ces valeurs sont partagées, mais dans l’application il y a encore des problèmes.
Q: La Turquie est très souvent présentée comme un pays musulman. Dès lors, une adhésion à l’UE irait au détriment de l’identité européenne. Que pensez- vous de cette analyse ?
R: Cette question est toujours posée, mais elle sous-entend qu’il y a une identité européenne, qu’il y a donc une seule identité européenne avec des critères bien définis. A mon avis cela est très difficile. Comment l’identité irlandaise pourrait-elle être pareille que l’identité d’un Napolitain ou d’un Chypriote ? Donc il n’y a pas une seule identité européenne, mais il y a une conjugaison d’identités européennes et tout dépend des critères que l’on applique pour ces conjugaisons.

Deuxièmement, en Turquie, il y a également une population, notamment la population urbaine qui est de plus en plus nombreuse, qui se sent parfaitement européenne, qui se sent même plus européenne que les Européens, qui est voire plus américaine que les Européens. C’est-à-dire qu’elle a un mode de vie très occidental, avec un sentiment national, mais aussi avec des sentiments religieux plus ou moins proches de l’islamité.
Le débat que l’Islam ou plutôt les membres de cette religion, donc les Musulmans, soient incompatibles avec l’Europe, pourrait causer, en dehors du fait que la Turquie est candidat, à mon avis un autre problème énorme dans l’Union européenne même, dans la mesure où il y a six à sept millions d’individus qui se reconnaissent en tant que Musulmans dans l’Union européenne, et qui sont des citoyens allemands, citoyens français, citoyens belges ou citoyens hollandais par exemple. Donc cela créera, et cela est en train de créer, une sorte de discrimination de discours d’une violence symbolique vis-à-vis des citoyens européens qui se reconnaissent dans l’Islam. Je crois que l’adhésion de la Turquie, dont la population se reconnaît dans un islam très turquisé d’ailleurs, permettra à l’Union européenne et à l’identité européenne de pouvoir intégrer d’autres identités également et de pouvoir rassurer ses propres Musulmans qui sont sur son territoire. Oui, la Turquie est un pays où il y a une population musulmane, cette population musulmane vit sa religion selon les différentes strates de la religiosité, mais elle ne voit pas d’incompatibilité avec l’européanité.



Dossier « La Turquie dans l’Union européenne ? » réalisé par Samim Akgönül pour l’IFRI: http://www.ifri.org/files/europe/PP_18_Akgonul.pdf

Publications récentes
  • Kazakhs, Kalmouks et Tibétains en France : minorités discrètes, diasporas en devenir (L’Harmattan, collection compétences interculturelles, 2007), Stéphane De Tapia Stéphane et Samin Akgönül (éds),
  • Reciprocity, Greek and Turkish Minorities : Law, Religion and Politics (Istanbul Bilgi University Press, 2008), Akgönül Samim (ed.)
 
 

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    • 17 mai 2012

      Exposition sur l'Union européenne

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    • Lieu : Médiathèque du Pays de Thann
    • 17 mai 2012

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    • Lieu : Stade de la Frontière, Saint-Louis.